Auteur : Daudet Léon
Ouvrage : L'entremetteuse
Année : 1921

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Ce dimanche-là du début de juin, il faisait terriblement chaud. Le garde-barrière Martial Sauveterre, du Pont du Diable, près d'Artenay, sur la ligne et n on loin d'Orléans, demeurait seul à la maison avec sa fille Mariette, âgée de quinze ans. La mère et l'autre fillette Jeanne, aînée de Mariette, avec deux ans de différence, étaient à la fête votive du bourg, dont on entendait, de loin, les flonflons. Martial avait dit qu'il était fatigué et préférait se reposer; simple prétexte. Breton et rêveur, amoureux de sa voisine, Blanche Portrieu, la belle épicière, il préférait songer à elle tranquillement, dans la lumière grisante de Tété. Mariette s'étant légèrement foulé le pied la veille, avait demandé à rester près de son père. C'était une délicate enfant blonde, aux traits purs et fins, aux yeux gris d'une sagacité déconcertante, déjà formée comme une femme, souple, blanche et silencieuse, qui apparaissait et disparaissait, telle une chatte, sans qu'on s'en aperçût. Les autres enfants, dans les jeux, lui obéissaient ; tous les garçons étaient amoureux d'elle et se battaient en son honneur. Elle travaillait bien, remportait à l'école paroissiale tous les prix, y compris celui de catéchisme, et ne s'intéressait point aux choses des champs, aux poules, au petit âne, au chien familier. En revanche, elle était ménagère, aidait sa maman à tenir l'humble logis et laissait le reste à sa sœur Jeanne, fermière née. Les vieux bourgeois des châteaux voisins se retournaient quand elle passait et lui adressaient quelque compliment; elle répondait par un petit rire, qui découvrait ses dents blanches et aiguës, sous ses lèvres d'un rose ardent. Elle avait des mains longues, d'une forme merveilleuse, brunies par le soleil, qu'elle souffrait de ne pouvoir soigner comme Mme de Fenice, du castel Bleu, bienfaitrice d'Artenay et des environs. ...