Auteur : Monnet Jean
Ouvrage : Mémoires
Année : 1976

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Première partie. Echec à la force. 1940 : face au péril, l'union totale Les limites de la coopération Le matin du 10 mai 1940 fut superbe sur toute l'Europe. Le soleil et la chaleur venaient d'arriver par surprise. Nous redoutions ce moment que les Allemands guettaient, car depuis quelques semaines une attente anxieuse tenait en haleine les armées et les populations qui ne craignaient rien tant qu'un ciel radieux propice aux attaques de la Luftwaffe et au déferlement des Panzerdivisions. C'est à Londres, où je demeurais alors, que j'appris dès l'aube par un appel d'Alexandre Parodi l'entrée des Allemands en Belgique et aux Pays-Bas. Je me rendis à mon bureau de Richmond Terrace en traversant comme chaque jour le parc Saint James. Sur le perron, je croisai le général Ismay1 qui avait ses services dans le même immeuble. « Que dites-vous de cela? lui demandai-je. – C'est exactement ce que nous espérions », me répondit-il. Je me souvins alors d'une étrange conversation avec Édouard Daladier quelques semaines auparavant. J'avais exposé au président du Conseil qu'à mon avis les Allemands attaqueraient, s'ils devaient prendre l'offensive, à l'endroit où la ligne Maginot s'arrêtait, juste à la frontière belge. « C'est bien ce que les généraux m'expliquent, dit-il pensivement, et c'est ce qu'ils escomptent. » Je ne comprenais pas cette stratégie et d'ailleurs je me suis toujours demandé pourquoi le gros des troupes était à une telle distance de la brèche où l'ennemi avait toutes les chances de s'engouffrer. La Belgique ne serait pas le piège où l'on enfermerait l'armée allemande : dès les jours suivants, celle-ci perçait à Sedan. Laissant le général Ismay à ses illusions, je montai dans mes bureaux, qui étaient ceux du Comité de coordination franco-britannique. Là se trouvaient réunies les données économiques mesurant les forces et les faiblesses des Alliés face au Reich allemand. Là se dessinaient les premières perspectives d'un long et incertain affrontement global où l'organisation, la volonté, avec l'aide du temps et de l'espace, décideraient en définitive du sort des armes. ...